Les observatoires cuirassés[o4]

Ils sont au nombre de quatre et sont repris dans la description des abris d'intervalle. Voici ce que nous en savons:

MN 11 (O 281) Gorhez

Extraits du JC du fort du 10 mai 1940 : 4:58 OP281, 16 gros avions direction Nord-Ouest, 5:05 O281, 17 avions direction Est-Sud-Ouest, 5:11 OP281, un avion belge direction Ouest-Est fonds de Val Dieu, 5:13 OP281, 30 avions Nord-Est au-dessus de PO, altitude 2.000 m, vers Sud-Ouest, 11:41 gardes-frontières en marche passent en CL 22 route Charneux-Julémont, un tank et un canon de 47 tournent à l'embranchement Houguette, groupe passe à la maison à Groumette (OP281), 12:15 OP281 ne répond plus, 16:44 du CA DA Général Jadot: exécutez immédiatement tir de neutralisation sur batterie prenant position en Hollande en 246.425-162.100. Consommation: 200 coups vus par OP 281

Extraits du JC du 11 mai 1940 : 05:09 MN 11 est attaqué par l'infanterie allemande par la région de St-Jean-Sart. Donné ordre à une coupole de tirer 20 coups de protection contre cet abri. 20 OEA fusants. Un homme (Nyssen) tué dans la cloche de MN 11, le sous-officier reste en observation avec le cadavre à côté de lui, il a toutes les peines pour le laisser descendre ; car la trappe s'ouvre vers le haut. L'attaque est bloquée et calmée, 05:27 nouveaux mouvements à MN 11 ; mêmes éléments à la coupole, 20 OEA fusants et 10 OR, 06:45 MN 11 ne répond plus. Il a bien fait son devoir et s'est bien défendu dans des circonstances tragiques. Le chef du PO est isolé dans la cloche avec le cadavre du soldat M 39 Mathieu Nyssen. Un tir de protection de cet abri a été de 120 coups 75 pendant les différentes attaques. (60 coups déjà portés en consommation), la coupole a tiré sur indication de l'abri lui-même.

Récit après-guerre par le Maréchal des Logis Joseph BARTHOLOME

Journées du 10 et du 11 mai 1940

Le Commandant du fort me demande au téléphone vers 7 h du matin et m'annonce que les Allemands sont entrés en Belgique. Au fortin, nous prenons toutes nos dispositions. Nous brûlons le baraquement dans lequel nous avons vécu un an et demi, nous rentrons tout le matériel à l'intérieur, transportons à la ferme nos affaires personnelles. Nous apprêtons les cartouches, fusils-mitrailleurs, nous amorçons les grenades, plaçons les chicanes ; nous rangeons. Tout est en ordre, tout est fait. Je désigne les places. Je resterai dans la cloche d'observation avec Mathieu Nyssen, le Brigadier Clerfays au téléphone, Michel Kleynen s'occupera de nous passer les munitions, du ventilateur, du matériel en général. Chacun est prêt à faire son devoir. Un avion ennemi vient survoler le fortin, à basse altitude. Nous ne tirons pas. L'avion s'en va sans casse. J'envoie Michel Kleynen en reconnaissance du côté d'Aubel et de Messitert pour se rendre compte de la situation. Les Allemands sont à Aubel. Nous sommes, Mathieu et moi, assis sur le fortin, scrutant l'horizon. J'écris mes derniers mots, en hâte, à ma fiancée. Soudain, nous voyons du côté de Messitert des cavaliers qui s'avancent. Une patrouille allemande, une dizaine d'hommes au plus. Coup de téléphone au Lieutenant pour savoir s'il faut tirer ou ne pas se signaler. Nous devons tirer. Nous attendons dans la cloche FM, prêts, hausse ajustée, que la patrouille allemande passe à un endroit découvert. Ils y sont, en file indienne, ne se doutant de rien. La fusillade éclate, mortelle, inattendue pour eux. C'est une fuite éperdue. Cavaliers, chevaux pêle-mêle, passent une haie et s'enfuient vers l'Est. Plusieurs montures ont perdu leur cavalier. Un grand silence. Nous sommes contents. Un trou dans ma mémoire, je pense que j'ai dû observer un tir, un réglage pour la nuit, je ne me souviens plus. Le soir arrive et nous n'avons plus rien vu. Quelqu'un s'avance dans les barbelés, une jeune fille, Mademoiselle Belleflamme, qui nous apporte un pot de cacao ! La nuit tombe et le terrain semble changer d'aspect. Il semble que quelque chose se prépare. Des bruits sourds nous parviennent. Nous ne pouvons les identifier. Soudain, des coups de feu éclatent un peu dans toutes les directions. Les forts se mettent à tirer. Les gros obus de Barchon, je pense, passent en sifflant. Je lance de temps en temps des fusées éclairantes, quand il me semble entendre un bruit suspect trop près du fortin. Le PO de Saint-Jean-Sart est attaqué. On entend la fusillade. On me demande du fort de tirer sur eux. Nous réglons nos hausses et nous tirons dans la nuit. Pendant quelques temps, Clerfays et Kleynen nous remplacent au guet. Les éclairs continuent de tous côtés, et parfois, le fortin semble secoué. L'aube arrive lentement. L'aube d'une belle journée de mai. Mathieu et moi sommes au poste. On ne voit encore qu'un brouillard quand la fusillade ennemie éclate. De trois côtés, les Allemands descendent en oblique, s'arrêtant à chaque arbre. Nous tirons, tirons toujours. De temps en temps, un coup de téléphone au fort : "Oui, nous sommes toujours là !". Le jour est complètement venu. Le tir des Allemands devient de plus en plus précis. Ils sont bien cachés par les haies épaisses qui entourent le fortin et par le chemin encaissé. D'une poussée, les Allemands s'avancent en courant dans la prairie. Nous tirons partout où nous pouvons. Un léger calme survient.

Soudain, un éclatement a lieu dans une fenêtre de la cloche. J'ai vu un éclair et je me retrouve par terre. Mathieu n'a rien dit. Il a appuyé sa tête sur son avant-bras replié et semble endormi contre le hublot. Je lui parle. Pas de réponse. Je crie "Mathieu est blessé !" et je veux le prendre par le corps. Comme une masse, il tombe, et son sang coule de son crâne ouvert. Mathieu Nyssen est mort, mort à sa place de combat, son fusil en main. Je perdais en lui, non seulement un soldat nécessaire à la défense du fortin, mais aussi un ami. Mais je n'ai pas le temps de m'occuper de lui. Son grand corps est tombé sur la trappe. Il m'est impossible de me dégager. Des caisses de cartouches et de grenades, 2 FM, encombrent la cloche déjà trop étroite. La fusillade continue. Impossible de me relever, les balles allemandes entrent par les fenêtres et tournent dans la cloche en sifflant. J'entends dehors des hurlements sauvages. Enfin, à nous trois, nous parvenons à dégager le corps de Mathieu. Clerfays et Michel le couchent dans le coin près du ventilateur. Je pense que nous avions tous les trois le même regard égaré. Je demande au fort un tir de protection, il est d'ailleurs grand temps. Nous entendons les voix des Allemands. Je remonte seul dans la cloche. Quelques secondes plus tard, les coupoles du fort tirent, cela me rend un tel espoir. Le fortin est dégagé momentanément. Le tir du fort a été efficace. Mais la situation pour nous n'est plus tenable. Quelques minutes après, les balles recommencent à entrer par les fenêtres. Je ne me souviens plus si le fort nous dégagea d'autres fois, je pense que oui. Je sais qu'à un certain moment, le Commandant me téléphona et me félicita. Un coup de téléphone du Lieutenant nous dit de nous rendre. Alors, ce fut certainement le moment le plus pénible. Comme dans un rêve et en silence, nous nous sommes apprêtés. Je mis mon plus bel uniforme, ma capote, ma casquette, mes gants. Je pris dans mes poches deux mouchoirs, deux oranges et deux paquets de cigarettes. Après avoir détruit les dossiers du fortin, j'ai ouvert la porte. Quelques balles venaient encore s'écraser sur le béton. Nous n'y pensions plus. J'ai fermé derrière moi et jeté la clef dans les barbelés. Nous nous sommes avancés dans la prairie, dans le champs de mines. Alors, des soldats allemands ont surgit de partout. Ils avaient, comme nous, une flamme terrible dans les yeux. Un officier allemand s'est avancé vers moi, et après avoir remis son revolver dans sa ceinture, il enleva son gant et me tendit la main. Je fis de même. Tandis que les soldats emmenaient Clerfays et Kleynen, à la ferme Bayard, l'officier m'invitait à entrer dans le fortin. Je dus reprendre la clef que j'avais jetée, et nous entrâmes tous deux. Moitié allemand, moitié flamand, nous nous sommes expliqués. L'officier regrettait que nous ayons tirés. "Il n'y aurait pas eu de morts ni chez vous, ni chez nous", disait-il. Je lui montrai Mathieu et lui demandai si nous pouvions l'enterrer ou prévenir M. Belleflamme. Il me répondit que tout le nécessaire serait fait par eux. Nous étions allés, en face l'un de l'autre, à la petite table de fer du fortin. Le Lieutenant allemand ne voulut jamais croire que nous n'étions que quatre. J'ai retrouvé dehors Clerfays et Kleynen, et nous sommes partis, vers un premier état-major. L'officier me demanda, dans un français sans accent, quelques renseignements qu'il savait d'ailleurs aussi bien que moi. Puis, on m'emmena vers un autre état-major où on nous questionna en anglais. Nous fûmes conduits jusqu'à la frontière dans une cuisine roulante, et de là, une puissante voiture nous conduisit jusqu'à Aix-la-Chapelle.

Joseph Bartholomé.

MN 18 (0 368) St-Jean-Sart

Extraits du JC du fort du 10 mai 1940 : 9:30 O368. Le pont de Val Dieu vient de sauter, 9:17 O368 passage d'un Dornier, 20:28 reçu de MN 18, suis cerné de toute part, ordre à l'officier 75 tir immédiat de protection de l'abri MN 18, 50 coups, avec une coupole, cessez tir de cette coupole sur autre objectif et reprendre ensuite, 23:20 MN 18 ne répond plus. Remarquons que le MN 18 était tombé dès le 10 mai, vers minuit, mais les Allemands négligèrent sans doute d'y couper les fils téléphoniques. L'abri était occupé par le Mdls Aimé Paschal, le Brig M.G. Peters, et 3 Sdt.

Vers 10 heures, Aimé Paschal prend l'initiative d'envoyer un de ses soldats, avec un fermier disposant d'une moto, jusqu'à Aubel, afin de se renseigner sur l'ennemi. Les deux hommes vont jusqu'aux lisières Nord d'Aubel et rentrent vers 11 heures, sans avoir vu les Allemands. Mais un peu plus tard, une auto militaire allemande ayant pris le chemin d'Aubel-Valdieu, remonte par St-Jean-Sart et passe sur le chemin à 800 m à l'Est du PO. "Le FM a tiré ; l'auto s'est arrêtée un instant; nous ne l'avons plus revue", écrit le Mdls Paschal. Dans la matinée, le poste observe et règle un tir du fort de Barchon sur St-Jean-Sart.

Dans l'après-midi, à 17 h 23 d'après le JC du fort, une patrouille allemande tire à la mitrailleuse sur l'abri. "Vers 19 heures", écrit Paschal, "J'ai entendu des cris dans la direction du Nord. Je me suis porté jusqu'aux abords de la borne 7 de la grande route des Trois Cheminées (N 608 Visé-Aubel aujourd'hui) et j'ai vu une batterie allemande qui prenait position à 400 m environ au Nord-Est de la borne 7. Je suis revenu à l'abri et ai prévenu le fort, qui a exécuté un tir percutant et tiré quelques obus fusants. De l'abri, je n'ai vu que les obus fusants. Un peu après, nous avons eu l'impression que cette batterie s'était avancée vers le fort. Nous sommes sortis à trois pour nous rendre compte mais arrivés à 6 ou 800 m au Nord de l'abri, des Allemands ont tiré sur nous. Nous sommes rentrés à l'abri et j'ai téléphoné au fort pour dire que nous étions attaqués. Le fort a tiré aux abords de l'abri et tout est rentré dans le calme".

A propos de ces faits, nous lisons dans le JC du fort : 20 h 00 : Ordre à l'officier des C.75 de neutraliser une batterie en position à l'Appelboom - 20 h 02 : Tir sur la batterie de l'Appelboom - 20 h 28 : De MN 18 : Suis cerné de toutes parts. Paschal continue : "Vers 23 h 00, j'ai voulu téléphoner au fort ; celui-ci ne répondait plus, et vers minuit, j'ai quitté l'abri avec mon équipe. Je n'ai jamais pensé que j'aurais pu rejoindre le fort ; je le croyais cerné. Nous n'avions pas de mot de passe pour y rentrer. Nous sommes allés à l'abbaye de Valdieu, et de là vers Liège. Nous avons continué notre marche vers l'Ouest, et à Mons, j'ai rejoint la garnison de réserve du RFL". Le JC du fort mentionne simplement : "23 h 20 : MN 18 ne répond plus". Ajoutons qu'avant de quitter MN 18, Paschal et son équipe avaient enlevé les culasses des deux FM et détruit l'appareil téléphonique. Ils emportèrent avec eux le dossier de l'abri.

NV 2 (O 369 ?) Warsage

Extraits du JC du fort de Neufchâteau du 10 mai 1940 : 5:25 NV2 le pont de Warsage saute, 19:15 batterie sur roue sur route Fouron à Snauwenberg, Fouron-le-Comte est remplie d'Allemands, il y en a à Berneau et à Warsage. Communiqué par la patrouille Demain lequel vient de rentrer à NV 2 et annonce Demaret et Lingle tués (abattus en tous cas).

Extraits du JC du fort du 11 mai 1940 : 01:30 le brigadier Demain en patrouille rentre au NV 2, il signale que des batteries allemandes sont établies en cercle depuis Bombaye, jusque Fouron-St-Martin, 02:58 NV 2 ne répond plus.

Nous n'avons trouvé au sujet de ce poste que deux noms : les Sdt Joseph Somja et P.A. Schmidt. Le 10 mai, le Journal de Campagne ne mentionne qu'une seule fois ce poste : "5 h 25 : le pont de Warsage saute (NV 2)". Ensuite, plus rien. Cependant, le poste existe toujours le soir du 10 mai. En fin d'après-midi, Demain repart en patrouille, avec les Sdt Lingle et Demaret, vers la région de Berneau, Warsage et Fouron-St-Martin. A 19h15, Demain se présente à l'abri NV 2, d'où il téléphone au fort : il y a une batterie allemande en colonne sur la route Fouron-Snauwenberg ; il y a des Allemands à Berneau et à Warsage. Lingle et Demaret ont été blessés et capturés par l'ennemi à la gare de Warsage. Impossible de rentrer au fort, investi de toutes parts. Dès 9 h du soir, Demain repart de NV 2, rentre à l'abri un peu plus tard, et repart encore le 11 mai à 01 h 15 du matin. 01 h 30, Demain signale au fort, depuis NV 2 que des batteries allemandes sont établies en cercle depuis Bombaye, jusqu'à Fouron-St-Martin. 07 h 10, NV 2 ne répond plus.

NV 5 (O 296), Bombaye

Extraits du JC du fort de Neufchâteau du 10 mai 1940 : 4:56 OP296. Confirmation des 11 avions, 5:21 O296 une fusée rouge et nombreux coups de feu en Hollande, 5:24 OP296 1 explosion et forte fumée dans la direction de Fouron-St-Martin, 10:52 NV5 signale le passage de cyclistes non identifiables entre Mouland et Fouron et Berneau-Warsage. Ils disparaissent sur Mouland, environ 50 hommes, 18:20 OP296 il y a quelques Allemands à Warsage, 18:47 OP296 (NV5) signale "Le soldat Habets a rencontré une patrouille avec Mi au carrefour de Berneau, il est rentré seul ne sachant pas ce que les autres hommes de sa patrouille sont devenus. Soixante Allemands dans la ferme de Geurts-Bois d'Aalst, 20:53 OP 296 signale leurs départs à gauche et à droite du clocher de Ste Gertrude, 22:32 OP296 on ne voit rien dans la direction de Warsage pont.

Extraits du JC du 11 mai 1940 : 07:10 NV 2 et NV 5 toujours en communication, 07:15 NV 5 signale qu'il subit tir de Mi d'environ 300 m dans la direction du clocher de Warsage, endroit repéré, tir de 25 coups de 75, 10:04 O296 signale infanterie à 200 m de l'abri dans la direction du clocher de Warsage. Ordre à l'officier de tir, de tirer immédiatement 25 coups M 81, 15:27 NV 5 communique. Derrière la criée de Warsage des troupes dont une partie est en train de travailler, ils ont enlevé leurs vêtements et creusent, 16:00 au Bois Canelle les pièces sont toujours là, mais abandonnées par les servants. NV 5 annonce qu'on a coupé sa communication avec NV 2 qui ne répond plus, 18:11 NV 5 est entouré de toute part et continuellement bombardé, 20:44 NV 5 épuisé demande ce qu'il doit faire. Son devoir.

Extraits du JC du fort du 12 mai 1940 : 03:35 NV 5 signale qu'épuisé, il a sorti son drapeau blanc à la tombée de la nuit, et que depuis, il n'y a plus personne, 09:24 tentative d'assaut contre NV 5, les M 81 tirent 50 coups. NV 5 supplie de ne plus tirer, car il a arboré le drapeau blanc.

Extraits du JC du 13 mai 1940 : 14:04 NV 5 ne répond plus.

Extraits du JC du 16 mai 1940 : 10:15 NV 5 vient de tomber. Je leur fais mes adieux en les félicitant pour leur bravoure.

Lettre du Maréchal des Logis Rappe, Chef de NV5 en mai 1940, au Commandant d'Ardenne

Hermalle-sous-Argenteau, 20 juillet 1943

Récit des faits de NV5 du 10 au 16 mai 1940. Indicatif : OP 296. Effectif normal : Mdls Rappe, Brig. A. Ramaeckers, Soldats Hemricourt et Meessen. Le 10 mai, Meessen en congé est remplacé par Fabry. Dès une heure du matin, Fabry, dont c'est le tour de guet, signale un bruit de fusillade en direction de la Hollande. On entend aussi le canon dans le lointain. Tout ce bruit s'amplifie en même temps que l'heure avance. Il fait à peine clair que nous entendons un formidable ronflement d'avions. Quelques instants après, nous voyons apparaître une centaine de bombardiers venant de l'Est. Fabry, grimpé tout au sommet de l'abri, les mains au fond des poches, pousse une série d'exclamations variées. Il paraît très à son affaire. Avant 6 heures, une fusée rouge monte de la brume au-dessus du fort d'Eben-Emael. Nous le signalons au Commandant. Quelques instants plus tard, une seconde fusée apparaît au même endroit. A 6 heures, Meessen, alerté chez lui par la fusillade, arrive en vélo, prendre sa place parmi nous. Je lui propose de regagner le fort, mais il préfère rester à l'abri. Son remplaçant Fabry demande lui aussi à rester avec nous. Il ne sera pas de trop. L'aménagement intérieur de l'abri étant au point depuis plusieurs mois, nous n'avons pas à y toucher. Plusieurs bobines de barbelés sont dévidées à l'intérieur du petit réseau, ce qui place notre fortin au centre d'un énorme hérisson.

Pendant que Ramaeckers s'occupe de placer notre poste de TSF dans le local de détente, j'envoies Hemricourt et Meessen en corvée au village de Bombaye. Ils sont bientôt de retour avec deux cruches d'eau, un panier de pains, des œufs et un litre de genièvre ! Il passe beaucoup d'avions, mais ils sont beaucoup trop haut. Enfin, en voilà qui survolent Warsage à basse altitude. Je fais tirer et Meessen y va de son premier chargeur. Le FM est bien au point. Alors que les civils se font rares sur les routes, nous voyons accourir, venant de Warsage, deux soldats belges : Le Mdls Gosset et un de ses hommes. Ils courent depuis Fouron. Gosset a l'écume à la bouche. Les Allemands les ont attaqués dès le matin, un des leurs a été tué. Ayant voulu regagner le fort, ils ont été accueillis dans le bois de La Heydt par des coups de feu. Le Commandant les autorise à rejoindre la batterie dépôt. Un avion qui passe à bonne portée me donne l'occasion d'essayer mon second FM. Tout le chargeur y passe… sans succès. Mais nous savons que nos deux FM sont bien réglés. Il ne passe plus personnes sur les routes. Nous attendons le premiers Allemands. Ils nous apparaissent dans le lointain sous forme d'une auto qui descend lentement la route qui passe près du lieu-dit "Maison mamelon 169" sur les hauteurs au Nord de Fouron. L'auto s'arrête et plusieurs soldats en sortent. Je signale la chose au fort qui ouvre le feu immédiatement . Les coups sont trop longs, mais auto et soldats n'en disparaissent pas moins aussitôt. Une patrouille nous arrive du fort, composée du Brigadier Teheux et des Soldats Ernst et Habets. Ils se dirigent vers Bombaye et Berneau. Deux heures plus tard, Habets nous revient en courant tant qu'il peut et se laisse littéralement tomber dans le couloir de l'abri. Il est épuisé. Nous apprenons que sa patrouille a rencontré à Berneau un groupe nombreux d'Allemands armés de mitraillettes. Ernst a tiré contre eux, ils ont riposté. Habets a pu s'échapper, mais ses deux camarades sont au moins prisonniers. On tire déjà de partout, et il me paraît difficile pour Habets de regagner le fort. Je consulte l'Adjudant Cloos et il m'autorise à le garder, ce porte à six hommes notre effectif. Dès ce moment, je constitue trois équipes de deux hommes qui prendront le guet à tour de rôle : Rappe-Fabry, Ramaeckers-Habets et Meessen-Hemricourt

Chacune de ces équipes est capable de se tirer d'affaire toute seule car Meessen connaît par cœur son tour d'horizon et sait depuis longtemps situer un objectif et observer un tir. Ceci permet de mieux répartir le travail et d'éviter pour certains des prestations excessives et épuisantes. Les premières patrouilles ennemies ne tardent pas à se montrer, et nous les voyons dans des vergers à Warsage et sur la route de Warsage à Berneau. Les groupes ne dépassent pas quatre ou cinq hommes. De temps à autre apparaît une auto. Le tout est scrupuleusement signalé au "Cervè", c'est-à-dire au bureau de tir du fort. Comme la nuit tombe, nous apprenons qu'un homme de MN 11 a été atteint. On ne nous dit d'ailleurs ni son nom ni la nature de sa blessure. Au début de la première nuit, le Lieutenant Everard fait effectuer par le Bloc Mortier un tir sur notre abri afin d'obtenir les éléments exacts en vue d'un tir éventuel de protection. La première bombe tombe à 5 m "trop court", la seconde 10 m "trop long". Le calcul était juste. Au cours de cette même nuit, le fort effectue un tir systématique sur la ligne de chemin de fer Warsage-Fouron. On nous demande d'observer, mais la nuit est beaucoup trop noire et nous ne voyons que les lueurs d'éclatement sans que nous puissions donner une observation. Le 11, nos observations se font plus fréquentes et nous allons être en liaison presque ininterrompue avec le fort. Les groupes ennemis, pourtant, ne sont jamais nombreux, quelques cavaliers, de temps à autre une auto ou une moto, des soldats isolés. Voici qu'apparaissent les premières autos chenilles sur la route de Warsage à Berneau. Plus tard, un groupe d'une centaine d'hommes traverse la campagne, venant de Warsage en direction de Bombaye. Les canons du fort sont occupés à une autre mission et les Allemands disparaissent sans avoir été inquiétés.

Quelques temps plus tard, Ramaeckers signale au fort deux canons qui ont pris position le long du remblai du chemin de fer entre les stations de Warsage et de Berneau Les premiers obus tombent loin à côté, mais le tir est réglé en quelques coups, et s'entend Ramaeckers crier "En plein dessus". Et de fait, il voit des cavaliers, dont l'un avait déployé une carte, s'enfuir (en 1941, à mon retour d'Allemagne, j'ai vu à l'endroit précité la tombe d'un soldat allemand, ce qui semble prouver la précision et, surtout, la réalité de ce tir, car aucun combat n'a eu lieu à cet endroit). Quelques temps plus tard, j'aperçois venant de Fouron, plusieurs centaines d'Allemands qui se dirigent vers Berneau à travers champs et en ordre dispersé. J'entends dans le téléphone mon camarade Franssen qui s'active au bureau de tir. Bientôt, les premiers coups partent et je peux aussi annoncer quelques coups : "Bonne direction, bonne portée". Mais les Allemands se mettent à courir et disparaissent en direction de Berneau. Notre attention est ensuite attirée du côté de NV 2. Des soldats vont et viennent près du PO. Se peut-il que nos camarades se promènent encore à l'extérieur ? Nous demandons NV 2, mais le centraliste déclare n'obtenir aucune réponse. Meessen me crie : "Logis, on tire sur nous !" C'est une mitrailleuse installée dans un verger à 250 m de nous, vers Warsage. Je lui dis de ne pas riposter encore et de fait, les Allemands n'insistent pas. Peu après, une lourde auto venant de Warsage vers Bombaye s'arrête sur la route derrière une maison et de là, tire sur nous. Une balle, de très gros calibre certainement, vient frapper le bord extérieur de l'orifice par lequel Fabry et moi, nous l'observions. Une parcelle de métal m'égratigne le cou tandis qu'un réflexe jette Fabry à mes pieds. Il se relève, tout blanc (je ne devais pas l'être moins). Nous appelons le fort dont le Bloc Mortier se met à tirer vers la maison où se cachaient les Allemands. Les premiers coups sont très précis, mais tout à coup, j'entends un grand bruit dans le téléphone, et quelques instants plus tard, le bureau de tir m'annonce : "Le tir est suspendu". Les Allemands se sont éloignés entre-temps, mais nous n'en restons pas moins désorientés et un peu inquiets car le fort a suspendu son tir au moment où on nous attaquait. Quelques temps plus tard, nous nous mettons en rapport avec le centraliste duquel nous apprendrons qu'on a fait sauter le Bloc Mortier ! Le fort de Barchon tire maintenant avec du 150 sur la grand-route de Mortroux à Bombaye. Le tir est bien groupé mais beaucoup trop long. J'ai un fil direct avec Barchon, mais il ne répond pas à mes appels. Je n'obtiens pas plus de succès par le central du fort. Une douzaine d'autos blindées roulent sur la route de Warsage à Berneau. Le temps d'alerter le bureau de tir et d'effectuer les calculs nécessaires, et la fin de la colonne est en vue. La dernière voiture quitte la route quand la coupole est prête à tirer. Le bureau de tir prépare un tir sur un point de la route que je lui détermine, de la sorte qu'on n'aura plus qu'à ouvrir le feu à la toute prochaine occasion. Des Allemands viennent de tenter un coup de main contre le Bloc O du fort. Le Lieutenant Evrard attire notre attention de ce côté et de fait, je vois bientôt des Allemands dévaler le chemin d'Affnay. Je propose de les mitrailler et un FM est déjà dans l'embrasure, mais le Lieutenant s'y oppose. Quelques temps après, le Commandant qui a reçu avis de combats livrés en direction de Liège me demande si je ne constate pas le passage de blessés ou de matériel endommagé. Je lui dis que les rares camions qui passent vont précisément vers Liège (c'est-à-dire vers Bombaye). J'y ajoute mon avis personnel : "Ils ne passent pas par ici". Hemricourt qui était l'habituel boute-en-train de la bande est maintenant le plus taciturne. Mais il se rend utile en préparant la "Popote". Il cuit des œufs, s'occupe du café. Nous croyons d'ailleurs le moment venu d'apprécier la qualité du "Chassart" dont nous sommes dotés. Ce qui ne contribue pas peu à nous conserver un bon moral. Les guetteurs échangent des blagues avec leurs camarades qui se reposent dans le local de détente, et l'observateur doit interrompre l'air à la mode qu'il fredonne pour donner des renseignements au fort. Le Commandant me demande de repérer l'endroit d'où on tire sur le fort. Celui-ci est criblé d'éclatements, mais je ne vois pas d'où peuvent tirer les Allemands. Je lui signale cependant un avion que je suppose destiné au réglage d'artillerie, qui fait lentement la navette entre Neufchâteau et Mortroux, me semble-t-il. Au cours d'une conversation avec le centraliste, nous apprenons que nos camarades des autres PO ne répondent plus depuis très longtemps. Nous sommes les seuls qui "Fonctionnons" encore. Cette nouvelle qui aurait dû être un stimulant nous laisse désemparés. Nous n'avons plus le soutien moral de savoir que d'autres font ailleurs ce que nous faisons ici. De nouveau, des balles frappent la cloche et Ramaeckers me crie qu'on tire encore du même endroit, c'est-à-dire de la direction de Warsage. Comme chaque fois, je fais différer la riposte, et le tir cesse. Le moral baisse. Le 1er Mdls Dechêne entreprend (comme toujours, en wallon) de changer notre code de signalisation par fusées. Cela donne quelques trouvailles pittoresques (nous employons en effet des termes convenus pour dérouter l'ennemi à l'écoute). Une fusée à 6 feux verts devient "6 brins d'herbe", un feu rouge à parachute devient une "longue saignée de veau". Cela nous fait rire, mais chez moi sans conviction. Entre deux factions, nous restons couchés dans le local de détente, attendant notre tour de guet. Vers la fin de l'après-midi, une longue colonne de camions se dirige lentement de Warsage (village) vers la station de chemin de fer. Elle s'arrête. Les premiers se trouvent près de la halte de Warsage et se disposent à franchir la voie qui en cet endroit est de niveau avec la campagne. Il y a près de 50 camions. Je fais tirer le fort sur l'endroit où passent déjà les premiers camions. Les premiers coups partent, nous entendons nettement les coups de départ, mais nous n'observons rien. Après 20 coups, nous n'avons pu donner que des "Non observé". Pas un obus ne tombe dans un rayon d'un kilomètre de l'objectif. A ce moment, le centraliste intrigué lui aussi, demande au bureau de tir "Si c'est bien la bonne coupole" qui est en action. Ces paroles que nous avons entendues produisent un effet désastreux chez nous. Les coupoles ne sont plus en état de tirer, telle est la pensée qui s'impose à nous. Dans notre esprit, le Bloc Mortier, lui aussi est détruit (on nous a dit du central qu'il était sauté). Mon grand découragement s'empare de nous, et puisque notre batterie ne tire plus, je me demande s'il ne serait pas préférable pour nous de regagner la Meuse, c'est-à-dire l'armée. Quelques minutes de réflexion, et ma décision est prise. Je demande le Commandant. Ce qui se passe par la suite. Ce qui nous arriva le lendemain et la façon dont nous avons passé les jour suivants a déjà été relaté dans mon premier rapport. Je ne vois aucun fait qui vaille la peine d'être mentionné spécialement jusqu'au moment où nous avons été fait prisonniers le 16 mai vers 9 heures.

Hermalle-sous-Argenteau, le 20 juillet 1943 - Signé Rappe

Le 12 mai, le seul PO qui tenait encore, NV5, n'avait plus été en communication avec le fort depuis depuis la veille 11 mai à 22h44. Nous venons de voir qu'il s'était encore manifesté le 12 mai à 3h35 puis à 9h24. Ensuite… plus rien, et dès lors, le fort est dépourvu de tout PO extérieur. Remarquons que NV 5, bien que devenu inutile, est toujours occupé… mais depuis le départ des derniers éléments de la 253ème ID, il n'y a momentanément plus d'Allemands à cet endroit. Aussi les observateurs belges - qui, semble-t-il se considèrent comme astreints à l'inactivité depuis qu'ils ont arboré le drapeau blanc - ne trouveront-ils quelqu'un à qui se rendre que le 16 mai.